
Certains se targuent de posséder le secret des cannelés de Bordeaux, d’autres se vantent de leur exclusivité sur les bêtises (Cambrai ou d’autres) mais nous n’avons rien à leur envier. Nous détenons la recette des mascarons des Chalets !
Ce soir du 11 février 2010, à la maison du quartier, quelques ingrédients furent dévoilés, photos à l’appui, par Alain Roy qui nous en communiqua la recette :
• Prenez une maison, de préférence un hôtel particulier avec des portes de taille (pas forcément en pierre d’ailleurs) et des fenêtres dont les linteaux sont accueillants, – moulez la terre (ou une préparation à base d’argile, de pierre, de carton, de ciment… et de peinture) suivant le modèle choisi ou sculptez les motifs selon vos moyens artistiques et financiers,
• Faites cuire,
• Une fois sèches et conformes à vos désirs, placez les réalisations sur le claveau central, face aux passants,aux visiteurs qui seront ainsi accueillis tout au long des années à venir.
Simple, non ?
Commençons par un peu de savoir savant :
« Le mascaron, comme son nom l’indique (mescharone), est né en Italie. Il appartient à cette famille foisonnante des hybrides, des aberrations et autres caprices qui se sont immiscés dans le décor architectural tout comme le gui et le lierre s’accrochent à l’arbre. Longtemps il se cacha dans les guirlandes au milieu des feuillages et des fruits avant de trouver sa place privilégiée à la clef des arcades. Dès lors, on le verra grimacer ou sourire sur les façades même les plus officielles. » écrit Robert Coustet.
Ce n’est pas une plaisanterie ! Les mascarons agrémentent bien des maisons du quartier. Il en existe plus de 50 modèles différents ! Des antiques, des animaliers, des bachiques et des classiques, sans oublier des néo-classiques et quelques exotiques. On croit rêver !
L’animal le plus représenté est le lion, rugissant ou bon enfant, il grognonne au dessus des portes. Roi des animaux, il symbolise probablement la puissance des propriétaires et domine les passants. Au 6, rue de la Concorde, deux lions menaçants encadrent quatre visages plus ou moins grotesques. On retrouve également le lion sur les ferronneries de certains balcons ou sur les belles antéfixes du 76, rue des Chalets.
Bacchus, le dieu de la vigne et du vin est une autre source d’inspiration antique et festive. Il enguirlande de pampres et de grappes de raisin les visages rieurs, un peu faunesques parfois, voire même satyriques, on le retrouve sur quelques lambrequins. Gageons que les habitants faisaient bombance et espérons qu’ils invitaient les voisins…
Rue de la Concorde, rue des Chalets et boulevard de Strasbourg, ils surgissent des façades, ricanent aux promeneurs, disparaissent à demi dans les feuillages pour devenir végétal : les moustaches s’affolent, les joues et le front frisent en feuille de chêne, les yeux sont des graines, des crocs pointent au bas des visages, ils ont l’air eux-mêmes surpris de leur transformation (28, rue St Henri). Pourquoi ? Pour qui ? Simplement décoratifs et alors à la mode, un rappel des motifs peints en vogue dans les villas romaines, ou évocateurs d’une nature contrefaite ? On peut se perdre en suppositions.
Au 6, rue de la Concorde, au dessus du mascaron de Bacchus, quatre visages apparaissent au premier étage, encadrés par deux lions (photos 7).
Tout aussi antiques mais plus classiques, de belles têtes, dont certaines casquées (au choix, Minerve ou Athéna ?) se tiennent en faction et surveillent inlassablement les environs. Au 18-20, boulevard d’Arcole, ils sont six, les hommes au-dessus des portes, il reste aux quatre femmes les linteaux des fenêtres, la parité n’était pas la préoccupation de l’époque.






Celle qui vit le développement du quartier, la fin du XIXème, la construction des beaux hôtels particuliers et des maisons de maître qui fleurirent alors. Il existait de nombreux magasins de vente d’ornements préfabriqués à Toulouse en 1862 (entre J. Jaurès et St-Étienne : rue Dalayrac, rue St-Antoine du T, rue Basse du Rempart, rue Montardy, rue des Cimetières St-Aubin, rue St-Étienne).
Certains propriétaires ont chargé les mascarons d’une portée philosophique, semble-t-il. Au 4 boulevard d’Arcole, à l’angle de la rue des Chalets, les quatre têtes qui s’étagent sur la façade n’ont visiblement pas le même âge. Passant par là et levant les yeux, on ne peut que réfléchir au temps qui fuit et à la vanité des possessions matérielles (une des têtes est celle d’un homme jeune couronné, portant collier, qui semble parfaitement imbu de sa petite personne).




Quelques masques exotiques se distinguent des autres : cheveux frisés et barbiche à deux pointes, moustaches conquérantes de gaulois avec son casque ailé, parure d’indien et pendentifs aux oreilles, l’embarras du choix pour un voyage presque immobile.
Les rêveurs romantiques peuvent rester en contemplation devant les doux visages : un jeune homme, de belles statufiées, le sourire aux lèvres.
Petit nœud dans les cheveux qui rebiquent (4, place Jeanne d’Arc, ci-dessous), boucles répandues sur l’encadrement du médaillon, elles ont le regard tendre ou l’air penché, mélange de retenue et de séduction alanguie au dessus de l’escalier de l’institut Cervantes. L’Art Nouveau était passé par là.
Au 17, rue Roquelaine, deux têtes juvéniles de part et d’autre de l’entrée : une femme et un jeune garçon ?
C’est une jolie visite à travers les siècles et les sources d’inspiration à laquelle nous avons été conviés ce soir là. À la santé de ces décorations parfois cruellement sablées ou abondamment repeintes, nous avons levé nos verres et dégusté … quelques macarons, bien sûr !
Si vous rencontrez des habitants du quartier, le nez en l’air et le sourire aux lèvres, ne vous inquiétez pas, ils sont en chasse de mascarons, grotesques ou séducteurs. Ils ont appris à lever les yeux. Le seul risque encouru est la sérendipité et ça ne fait pas de mal ! Faites comme eux, vous ne le regretterez pas.
D’après Véronique Pertuzio – Gazette n°61 – D’après une présentation d’Alain Roy