Gratte-pieds, grattoir, décrottoir, plusieurs mots existent pour désigner cet appendice qui nous renvoie à un mode de vie et une époque où les rues de notre quartier n’étaient pas encore bitumées et où les trottoirs n’existaient pas tous. Le gratte-pieds est un peu ce qu’est le marteau à la porte, la rampe à l’escalier. Il est indissociable du seuil de la maison bourgeoise. C’est un accessoire aujourd’hui désuet, voire inutile, mais combien évocateur d’une époque où les rues pouvaient se transformer vite en un bourbier infranchissable.
Ils sont bien modestes, tellement bas qu’on ne les remarque plus. Souvent il ne reste qu’un morceau de ferraille qui dépasse du mur, qu’on a oublié d’enlever dirait-on, qui a dû servir à quelque chose autrefois (photos 1 et 2). D’autres, pas bien nombreux, sont repeints et gardent encore leur forme d’origine.
Les décrottoirs de notre quartier ont été estimés à encore plus de 150 en 2010. Certes, parfois il faut deviner, sous le métal rouillé et tordu, que cet objet bien utile a eu son heure de gloire, tout brillant du raclage des dessous de chaussures (photo 3). Au XIXe siècle, toutes les rues n’étaient pas encore pavées dans les nouveaux quartiers situés en bordure et au-delà des boulevards. Il s’agissait souvent de terre battue mélangée, au mieux, à des pierres concassées ou à des remblais provenant des chantiers. Lorsqu’il pleuvait, les rues inondées devenaient boueuses. Il était donc nécessaire d’avoir “ à sa botte ” ce petit élément en fer forgé qui s’accrochait au soubassement de la façade. On pouvait ainsi se débarrasser, avant de pénétrer chez soi, de la boue collante et grasse qui ourlait chaussures et sabots. Le décrottoir, chez nous, est fiché dans le mur, à droite ou à gauche de l’entrée, parfois un de chaque côté, à quelques 15 ou 20 centimètres du sol. On grattait ses chaussures face au mur, alors que dans d’autres villes ce pouvait être fait en parallèle, parfois sur l’instrument planté dans le sol. Dans un premier temps, les décrottoirs paraissent assez divers dans leur forme. En fait, l’observation attentive permet de s’apercevoir que beaucoup ont perdu une partie de leur état d’origine au point de les rendre méconnaissables.
Le plus souvent, ils sont réduits à une simple lame de fer (photo 4) ou de fonte en demi-cercle (photo 5), mais ils s’en trouvent d’ornés de festons (photos 6 et 7) ou d’une console à double volute (photo 8). Attention, leur saillie ne devait pas dépasser celle de l’emmarchement côté rue, afin qu’ils n’occasionnent pas de gêne pour les passants. Leur usure aujourd’hui témoigne d’un usage qui s’est prolongé assez tard dans les quartiers comme le nôtre ouvert à l’époque sur la campagne présente au-delà des boulevards et du canal (photo 9).
Peut-être parce qu’il est solidement scellé dans les murs, ce petit patrimoine a résisté au temps. Cependant, bon nombre de décrottoirs risquent de disparaître lors de la pose des compteurs d’électricité ou de la fibre, ou parce qu’ils sont jugés disgracieux et inutiles par leurs propriétaires. Témoins discrets et pittoresques du paysage urbain, ils méritent d’être préservés au même titre que les heurtoirs ou les chasse-moyeux de portes. Ils peuvent ainsi éveiller la curiosité du passant. Cette curiosité, alors, peut faire s’élever ces témoins discrets de la ville ancienne au noble rang de “ petit patrimoine urbain ”.